
La grande messe du journalisme ivoirien à Yamoussoukro, par l’éclat de ses lustres et le prestige de ses hôtes, semble chaque année plus déconnectée du quotidien de ceux qu’elle prétend honorer.
Derrière le trophée de bois précieux, se cache une profession en crise qui peine à concilier strass d’un soir et précarité de toujours.
Le mirage de la "Capitale de l’Excellence" Yamoussoukro, ses larges avenues et son silence solennel. C’est ici, loin du tumulte étouffant d’Abidjan, que l’Union Nationale des Journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI), a choisi de dresser son autel à la qualité éditoriale. Sur le papier, l’intention est noble : sanctifier le métier, offrir une respiration aux soldats de l’information. Mais dans les faits, ce déplacement vers la capitale politique agit comme une frontière invisible. En s’enfermant dans les salons feutrés des grands complexes hôteliers, les Ebony se muent en un entre-soi élégant, où l’on s’auto-congratule entre initiés, loin des bruits de la rue qu’on est censé rapporter.

L’indigence en smoking
Le contraste est saisissant, presque brutal. Comment ne pas s'interroger sur la pertinence de ce faste lorsque l’on sait que, dans l’ombre de la cérémonie, des rédactions entières agonisent ? Tandis que l’on célèbre le "meilleur d’entre nous", la réalité du terrain, elle, est faite de salaires impayés, de contrats précaires et de moyens techniques rudimentaires.
Le journaliste ivoirien, le vrai, celui qui brave les intempéries et les pressions politiques pour une pige dérisoire, se reconnaît-il dans cette débauche de moyens ? La Nuit des Ebony semble être devenue une parenthèse enchantée, un "paradis artificiel" qui, le temps d’un gala, fait oublier que la presse écrite se meurt et que l’indépendance éditoriale est un luxe que peu de rédactions peuvent encore s’offrir.
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Un rendez-vous avec le paraître, ou avec l’histoire ? Au-delà de la fête, c’est le message envoyé au public qui interroge. En privilégiant la forme, le tapis rouge, le protocole, la mise en scène sur le fond des réformes structurelles nécessaires au secteur, l’événement risque de perdre sa boussole.
Le journalisme n’est pas une profession de gala ; c’est un sacerdoce de terrain. Si les Ebony veulent retrouver leur pertinence, ils doivent cesser d’être une simple remise de prix pour redevenir un laboratoire de réflexion. L'excellence ne se mesure pas au poids du trophée à Yamoussoukro, mais à l'impact des articles sur la vie des populations à Korhogo, Man ou Abobo. Il est temps que les Ebony Awards prennent un tournant. En associant davantage les journalistes de terrain, en mettant en avant les initiatives qui défendent la liberté de la presse et en abordant les défis structurels du secteur, l’événement pourrait redevenir un véritable moteur de changement. Car l'excellence journalistique ne se décrète pas à Yamoussoukro, elle se construit chaque jour, dans les rues d'Abidjan comme dans les villages les plus reculés.
Descendre du piédestal Il ne s’agit pas de nier le mérite des lauréats, souvent brillants et courageux. Il s'agit de questionner le symbole.
Pour que la Nuit des Ebony ne soit plus une "messe d'élite" déconnectée, elle doit accepter de regarder en face les plaies de sa propre corporation. Car le plus beau papier du monde ne vaut rien s'il est écrit par une main qui tremble de faim, sous les dorures d'un palais d'un soir.
Henri Isaac, Correspondance particulière