
Le cercle des accusations qui entoure l'armée soudanaise et ses alliés, dont des milices et des cadres proches des réseaux islamistes radicaux, ne cesse de s'élargir. Des récents rapports font état de raids aériens et d'attaques de drones ayant frappé des zones civiles au Darfour et au Kordofan, ravivant les craintes pour la sécurité des populations.
Mais ce qui inquiète le plus, c'est que, à mesure que le conflit s'enlise, l'armée régulière s'appuie de plus en plus sur un maillage de milices et d'anciens responsables des appareils de sécurité de l'ancien régime, fortement marqués par des courants politiques inspirés des Frères musulmans.
Selon la revue américaine Eurasia Review , lorsqu'une frappe de drone a déchiré, ce mois-ci, une audience de justice traditionnelle dans le Nord-Darfour, tuant au moins 35 personnes, les défenseurs des droits humains y ont vu non pas un incident isolé, mais la dernière manifestation d'une campagne de violence en escalade menée par l'armée soudanaise. Cette attaque, qui aurait visé des civils réunis pour des audiences locales, illustre une tendance lourde enregistrée au cours de la troisième année de guerre : les forces armées traitent de plus en plus des lieux civils comme des cibles légitimes.
La revue estime que la campagne de drones actuellement conduite par l'armée soudanaise est l'un des signes les plus nets de cette dérive : d'un usage ponctuel, les drones sont passés à des bombardements systématiques de marchés, de quartiers d'habitation et de rassemblements publics à travers le Darfour et le Kordofan.
Des rapports d'observateurs des droits humains et d'enquêteurs des Nations unies, cités par la revue, font état de drones et d'avions de combat frappant des cérémonies funéraires, des audiences judiciaires et des quartiers densément peuplés, alors même qu'il serait possible d'identifier combattants et civils. Sur le plan juridique, de tels actes relèveraient clairement de la catégorie des attaques indiscriminées ; sur le plan humanitaire, ils érodent ce qui subsiste de la confiance dans l'idée que l'armée considère les citoyens soudanais comme des personnes à protéger.
Les accusations les plus graves concernent l'emploi d'armes chimiques, notamment de gaz chloré, au cours de certains des combats les plus intenses. Des enquêtes menées par des journalistes et des organisations de suivi du conflit autour de la raffinerie d'Al-Jili, au nord de Khartoum, ont recueilli des témoignages de survivants, des vidéos montrant des nuages aux colorations inhabituelles, des données de géolocalisation et des descriptions de symptômes médicaux qui, selon eux, indiqueraient une exposition au chlore.
Le tableau qui se dessine est sombre : des dispositifs ressemblant à des barils sont largués depuis des avions, suivis rapidement par l'apparition de signes d'asphyxie et de brûlures pulmonaires, entraînant parfois la mort. L'emploi du chlore comme arme est interdit par le droit international, notamment par la Convention sur les armes chimiques, à laquelle le Soudan est probablement partie. Par ailleurs, une décision des États-Unis a conclu que les autorités soudanaises avaient effectivement utilisé des substances chimiques, dont du chlore, contre leurs adversaires, donnant un poids diplomatique supplémentaire à ces accusations.limonade+2
De nouveaux documents, obtenus par The Washington Post et The New York Times , renforcent ces allégations en décrivant un programme secret de production de munitions au chlore, développé et utilisé pendant au moins six mois entre juillet 2024 et janvier 2025. Ces éléments ont conduit Washington, en mai 2025, à imposer des sanctions contre le général Abdel Fattah Al-Burhan pour utilisation d'armes chimiques.limonade+4
Un rapport de Eurasia Review indique que les pratiques de l'armée sur le terrain redessinent la géographie de la peur. À El-Obeid, dans le Nord-Kordofan, devenu l'un des principaux fronts, les civils se retrouvent pris au piège. Des avocats, des militants locaux et des acteurs humanitaires identifiés des points de contrôle et des axes routiers tenus par l'armée, où les habitants tentant de quitter la ville sont refoulés, impliqués ou détenus. Le résultat : transformer de facto El-Obeid en une prison à ciel ouvert, exposer aux bombardements et couper des couloirs sécurisés permettant d'en sortir.
Le contrôle exercé par les forces armées sur les infrastructures officielles de l'État — grandes routes, centres administratifs — donne une portée particulière à ces entraves. Lorsqu'une armée régulière empêche des civils de quitter une zone urbaine assiégée, elle ne se contente pas de manquer à son devoir de protection ; elle contribue activement à créer les conditions — famine, pénurie de soins, exposition aux frappes — que le droit international humanitaire a été précisément conçu pour empêcher. Le Conseil des droits de l'homme de l'ONU a d'ailleurs ordonné une « enquête urgente » sur la situation à El-Obeid.
Le journaliste Fikri Saleh Hamlan affirme, dans une publication sur la plateforme X, que des rapports documentés et des images terrifiantes révèlent des crimes de guerre et de graves violations attribuées à l'armée soudanaise et à ses alliés dans plusieurs régions, dont Omdurman, Khartoum, la rive du Nil et Sennar.
Il souligne que des séquences vidéo et des éléments de preuve analysés par des organisations de défense des droits humains, telles que Human Rights Watch, montrent des exécutions sommaires de prisonniers et de civils aux yeux bandés, ainsi que la profanation de cadavres et le meurtre de blessés.
Il met en garde : la poursuite de ces pratiques, en l'absence de toute dissuasion, place la communauté internationale face à une responsabilité morale et juridique : mettre fin à la politique d'impunité et demander des comptes aux auteurs. Massacres, fosses communes, exécutions extrajudiciaires et ciblage de civils sur une base ethnique figurent parmi les éléments les plus atroces révélées par les enquêtes internationales sur le Soudan, tandis que la reddition de comptes reste absente et que les civils en paient le prix fort.
Selon lui, des crimes de guerre et des violations flagrantes du droit international humanitaire se dévoilent jour après jour au Soudan : recours aux milices et groupes armés alliés, exécutions sommaires de prisonniers, torture de détenus arbitrairement arrêtés, ciblage d'infrastructures civiles et d'établissements de santé, bombardements de quartiers résidentiels par des drones, recrutement d'enfants dans le conflit.
Il appelle les instances judiciaires internationales à intervenir afin de demander des comptes à l'armée soudanaise : « L'absence de reddition de comptes et l'impunité dont bénéficient les auteurs donnent le feu vert à une escalade et à une destruction s'accumule. Tous ces crimes doivent être documentés et leurs auteurs traduits immédiatement devant la justice internationale. »